Sept.info | Le choc et le ravissement (5/5)
Nicolas Bouvier Nicolas Bouvier
Badwater, vallée de la Mort, Californie, 1990. Photo de Nicolas Bouvier© Eliane Bouvier et Musée de l'Elysée, Lausanne - Fonds Nicolas Bouvier

Le choc et le ravissement (5/5)

Sous le succès, derrière le voyage, dans les mots, la quête éperdue de l’écrivain Bouvier a été la poésie. Enquête dans ce cinquième et dernier extrait de «Nicolas Bouvier, au gré des géographies» (Paulsen), d’Alexandre Chollier.

Septembre 1989. Les textes de commande et les entretiens s’accumulent, le nom de Nicolas Bouvier circule de plus en plus, tout comme ses livres. L’usage du monde et Chronique japonaise possèdent tous deux une véritable édition française, respectivement à La Découverte (automne 1985) et chez Payot & Rivages depuis peu. De son côté, Le poisson-scorpion est traduit en anglais depuis l’automne 1987, et Le dehors et le dedans connaît une seconde édition augmentée. Journal d’Aran et d’autres lieux, à propos duquel on parle déjà, sortira au printemps suivant à Lausanne, aux Editions 24 Heures et... ne saurait tarder de trouver son chemin jusqu’à Paris. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que la fondation Pro Helvetia l’envoie comme writer in residence à l’Université de Californie (UCLA), à Santa Monica, dans la section de littérature comparée (la section française n’ayant pas voulu de lui). La Californie, c’est tout d’abord un quotidien chargé à ras bord. Il faut songer à terminer le manuscrit du Journal, mais également à avancer le chantier d’un livre consacré à l’art populaire suisse. Il y a surtout la préparation de ses «Leçons américaines». Ces dernières, qu’il donne en anglais, lui prennent beaucoup de temps. Il faut dire qu’il a l’estomac solide et aborde pêle-mêle des sujets aussi variés que le nomadisme, l’exotisme, l’orientalisme («L’impact de l’Orient sur la littérature occidentale») la poésie... Mais surtout il emmène son public dans une véritable ronde planétaire. Ronde dont seul un globe gonflable peut donner à saisir la géographie, comme il le confiera quelques années plus tard à Bertil Galland devant une caméra plan fixe: «A ma seconde leçon, j’avais acheté chez un marchand de jouets une de ces grosses mappemondes gonflables. Je l’ai gonflée sous leurs yeux, je l’ai posée sur la table et je leur ai dit: c’est de ça qu’il s’agit. Et je les ai promenés autour du monde: littérature indienne, littérature chinoise, littérature japonaise... C’était un véritable plaisir.» Les étudiants sont enchantés, tandis que les professeurs abandonnent leur méfiance initiale face à ce drôle de confrère. Ses temps libres sont, quant à eux, consacrés à la natation – dans une piscine située de façon opportune sous son balcon – et à la découverte de la ville, puis de ses environs, au volant de sa petite Toyota.

A la mi-décembre, il est rejoint par Eliane et, presque dans la foulée, c’est le départ pour l’Ouest américain. Le couple revient proprement ébloui de cette virée en voiture où les mots manquent pour décrire ce qu’on a vu, en particulier lorsqu’on est face à un Monument Valley sous la neige sans personne autour. Le 18 janvier 1990, depuis Santa Monica, la voiture rangée de nouveau sur le parking, Nicolas s’empresse d’écrire à Thierry: «Nous sommes rentrés hier soir d’un mois de route où nous n’avons vécu que par les yeux.» Vivre par les yeux, c’est vivre au contact de paysages gigantesques, fabuleux, d’une indescriptible beauté qui ne peuvent être gâchés d’aucune manière, ni par les routes qui les traversent ou qui y donnent accès, ni par le bruit des camions, ni même par ce malheureux panneau publicitaire planté au mauvais endroit. Oui, que peuvent ses misérables «huit mètres carrés» face aux «huit cents kilomètres carrés de tels horizons»? En pareil cas, les images ne pèsent en effet pas lourd face au réel: «Vous savez, dira-t-il à son retour, je crois que les paysages sont indifférents aux invasions de fourmis qu’ils peuvent subir, que ce soit les touristes ou les images.» Bientôt, cela changera.

Vivre par les yeux, c’est aussi vivre au contact de ce rivage longtemps imaginé et resté toujours fabuleux dans son esprit. Le voilà enfin de l’autre côté de ce monde à part qu’est le Pacifique, jouant avec la ligne de changement de date – il arrive souvent, en voyage, qu’on ne sache plus exactement de quel jour il s’agit, un jour en avant, un jour en arrière, qu’est-ce que cela change? –, mais également avec les axes de la boussole, étant désormais sur une «côte ouest» située à l’est de l’Est (Orient), balayée par «de gros rouleaux gris qui arrivaient de nulle part». On comprend qu’il ait été fasciné par cette béance géographique faisant pourtant monde, «un immense monde d’îles et d’eau dont la mythologie a été esquissée par des gens comme Melville et Stevenson». Placer l’Amérique du Nord dans la rose des vents de Nicolas Bouvier est à la fois aisé et difficile. Aisé car le Nord, «cette province bleue de l’imaginaire», a souvent pris les contours du Grand Nord américain, en particulier grâce à Jack London, James Oliver Curwood et James Fenimore Cooper. Difficile, car sa rose des vents aime à se jouer de lui en faisant s’entrechoquer les azimuts.

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