Jeune femme, je rencontre un célèbre photographe français plutôt timide et réservé, HCB (Henri Cartier-Bresson, ndlr), qui en guise de salutation me demande «quels sont vos projets?» Par bonheur j'avais une réponse, je partais à Prague photographier l'équipe féminine olympique de gymnastique artistique. «Bizarre, me dit-il. Pourquoi?» «Parce que ce sont les meilleures.»
Deuxième photographe célèbre pour ses images de guerre et son opposition à celle du Viêtnam, ayant documenté l'oeuvre et la vie intime de Picasso, beau comme un acteur de cinéma, DDD (David Douglas-Duncan, ndlr) me demande d'emblée, «quels sont vos projets?» Réponse adéquate, je partais au Yémen. Un peu plus tard, troisième photographe, Brésilien extraverti, qui veut sauver la planète, Salgado, arrive à la maison me demandant «quels sont tes projets?» Je documentais alors la vie des femmes de la terre. Des jeunes confrères avaient demandé à avoir une réunion informelle avec lui, petit déjeuner convivial à Epesses, et lui leur déclare tout de go, il faut toujours avoir un projet en tête, si on s'aperçoit que le sujet entrepris ne colle pas, tu laisses tomber, passe à autre chose.
Vous comprendrez pourquoi j'ai toujours un projet en tête, et si un ou une jeune photographe me fait l'honneur d'une visite, vous connaissez désormais la formule de politesse.
Une autre célébrité, directeur de l'Ecole d'art de Lausanne, avec qui je siégeais dans un jury, me lance à l'heure du croissant: «Ah! toi, tu ressembles à une suffragette à socquettes blanches.» J'avais depuis belle lurette quitté socquettes blanches et révérences aux professeurs de l'Ecole supérieure de jeunes filles de Villamont. Mais cette boutade devint un compliment. PK (Pierre Keller, ndlr) se référait à une image célèbre des premières ouvrières grévistes en Suisse, cortège de femmes en colère, robes fleuries au vent portant une pancarte qui disait «augmentation de salaire». Ce poster était accroché derrière le bureau de notre première conseillère fédérale socialiste et l'a accompagnée durant ses mandats.
Si je dois dater mon féminisme, il a toujours existé en moi. L’engagement photographique s'est raréfié faute de belles manifestations féminines, mais je reste toujours à l’affût, prête à bondir dans le premier train du matin pour Berne, direction la Place fédérale, appareils à l’épaule.
Dernièrement,
l'image de la suffragette a pris un sacré coup; les historiens de la
Fondation suisse pour la photographie, qui sont les auteurs de ma
récente rétrospective, ont décidé que mon potentiel poétique
dépassait de loin celui de la militante, je continue donc à militer
dans la contemplation.